dimanche 29 mai 2016

Sortie à Paris, 28 mai — Apollinaire & Roméo et Juliette

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Ah, pour une belle sortie, ce fut une belle sortie ! Belle unanimité des trente budistes, qui prirent, un samedi de mai, un car Dunois à deux étages panoramiques pour rejoindre la capitale. Au programme :  Apollinaire, le regard du poète, au musée de l’Orangerie et Roméo et Juliette, du grand Will, à la Comédie-Française.

Au milieu de touristes affairés, notre car déposa, place de la Concorde, les excursionnistes orléanais assoiffés de culture. Le programme alléchant, nous conduisit d'abord vers Guillaume Apollinaire, un regard critique sur le monde artistique de son temps (1902-18). Flânerie instructive jalonnée de pauses méditatives. L'œil et le flair d'un homme pourvu d'antennes branchées sur les ondes de son temps. Yveline COUF avait préparé les âmes sensibles à ces bouleversements esthétiques à travers un texte que vous pouvez lire en cliquant sur ce lien.


Ensuite le groupe se dispersa. Une belle promenade permit de traverser le jardin des Tuileries, ensoleillé, que touristes et Parisiens avaient envahi, qui marchant, qui bronzant, qui mangeant, avant de rejoindre la place Colette. Puis le groupe se dispersa. Une brève halte-déjeuner nous permit de reprendre des forces avant de prendre place au fond des fauteuils rouges de la maison de Molière. Nicole LAVAL-TURPIN nous avait proposé un texte présentant Shakespeare, un jour à Vérone en compagnie de Roméo et de Juliette, il est par ici. Inutile de préciser que les textes lus par les deux oratrices reçurent une pluie d'éloges fleuris. La pièce dura trois heures et s'acheva sous les vivats, en chorale enthousiaste de la part des lycéens venus nombreux. Mi-rossignols, mi-alouettes, ils en redemandaient : "une autre ! une autre…" Tous devenus amants d'une nuit d'amour et de mort à Vérone qu'ils ressuscitaient dans leur joyeux babil.

La mélancolie se dissipa, le car reprit, sous l'orage, la direction d'Orléans…
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Vous pouvez retrouver Guillaume Apollinaire : l'homme et le critique d'art furent abondamment célébrés sur France Culture. Les liens ci-dessus vous permettent de l'écouter sur votre ordinateur (n'oubliez pas de pousser le son), voici celles qui nous ont le plus intéressés : 

Dans l'émission La Compagnie des auteurs, quatre émissions du mois d'avril dernier, ont traité de G. Apollinaire :
Marie-Hélène et Claude Viviani
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dimanche 22 mai 2016

Regard sur la Grande Guerre : Femmes de Lettres sur le front intérieur


Ce mardi soir du 19 avril 2016, Nicole Laval-Turpin, vice-présidente de notre association, nous a entretenus d’un sujet important rarement abordé : le rôle qu’ont joué les Femmes de Lettres sur le front intérieur, pendant la Grande Guerre. Elle choisit de traiter cette étude selon différents axes clairement désignés. Cette heure d’écoute sera rythmée de lectures choisies que notre conférencière mêlera adroitement à son exposé, plongeant son auditoire dans des instants précieux d’émotion partagée.

D’abord, elle évoque les hommes partis au front sur l’injonction de mobilisation générale, en présentant les témoignages écrits de « célèbres poilus ». Saisis, nous revivons  l’horreur de ces quatre années d’oblation à la mère patrie et de souffrances insoutenables. On peut décliner les noms de ces auteurs ancrés dans nos mémoires : Henri Barbusse, Roland Dorgelès, Maurice Genevoix, Blaise Cendrars, Apollinaire, ceux  qui survécurent à l’enfer des tranchées. Quant à Charles Péguy, Louis Pergaud, Alain- Fournier, ils furent fauchés, dès septembre 1914, en compagnie de milliers de soldats sacrifiés. L’hécatombe de ce début de guerre provoqua l’effroi général et le questionnement. Comment survivre, comment garder espoir, comment écrire encore ? 



C’est au sort des femmes que s’attache alors notre conférencière. Toutes ces esseulées qui tentèrent de rester debout en inventant des formes de survie. Ce fut leur forme d’engagement. Tandis que les unes soutenaient l’économie en assurant l’effort de guerre, d’autres prirent la plume dans le même dessein. Parmi les premières, citons les poétesses. Cette génération, contemporaine de la défaite de 1870, fut nourrie à l’idée de juste vengeance réclamée par Maurice Barrès qui sommait les poètes d’être de fidèles miroirs des évènements patriotiques. Plus pragmatiques qu’on ne le croit, ces femmes de lettres vont d’abord courir à l’urgence, oublier leurs atours de bourgeoises protégées. et de muses lointaines. Les voilà dans la rue, à l’hôpital, au front, partout où l’on souffre et meurt, soudain devenues femmes de proximité. La Comtesse Anna de Noailles s’occupe de soupes populaires. Marie-Noël s’enrôle à l’hôpital d’Auxerre tout comme Lucie Delarue-Mardrus à Honfleur. Colette veille comme garde de nuit au lycée Janson de Sailly, nouvel asile ouvert aux blessés de la guerre, les « gueules cassées ».


Les Annales critiques et littéraires font paraître les écrits de femmes empreints de sensibilité, sous le titre « Bouquet de souvenirs offert aux soldats de France ». En témoigne un poème d’Hélène Picard qui évoque un soldat soucieux d’écrire à sa marraine de guerre « sœur grave du soldat ». Ainsi nomma-t-on ces femmes que la compassion poussait à correspondre avec des hommes sans soutien affectif, voués au sort le plus terrible. Leur action bénéfique laisse une empreinte sensible dans notre mémoire collective. Quant aux beaux discours hypocrites, aux hymnes cocardiers brandis pour masquer la réalité du conflit meurtrier, ils déclenchèrent des protestations indignées chez les femmes lucides.
Henriette Sauret par exemple dénonça avec force le nationalisme fanatique de certains écrivains que la guerre exaltait – Henry Bataille avait osé écrire à destination des mères « Tous vos enfants étaient aussi beaux que Jésus » ! Dès l’armistice, parurent des récits féminins réalistes dont les noms sont tombés dans l’oubli car les auteurs masculins misogynes y voyaient une vague concurrente. Ainsi Annie de Pène, chroniqueuse de guerre, dépeint crument ce qu’on veut alors occulter, l’horreur abominable des tranchées. Elle consacre à l’évolution sociale des articles documentés qui pointent les nouveaux métiers qu’endossent les femmes de l’arrière : des couturières deviennent obusières, d’autres charbonnières et même receveuses de tramway ; elle nous montre les Françaises à la tâche, habiles et courageuses. Son œuvre de qualité n’a pas survécu à sa mort, injustement. Seule son amitié avec Colette fait que nous la connaissons encore.

Séverine fut une autre grande figure du journalisme. Employée au Cri du peuple, journal du socialiste Jules Vallès, celle-ci dénonce «  L’union sacrée » et commente le livre d’Henri Barbusse - Le Feu - prix Goncourt 1916 : roman dénonciateur des horreurs par les soldats « chair à canon ». Même combat chez Hélène Brion, enseignante déchue, condamnée à trois ans de prison pour propagande défaitiste.


Quant à Rachilde, surnommée la patronne du Mercure de France, l’une des créatrices du Prix Femina, elle tenait salon pour le Tout Paris. Quand éclata la guerre, elle ferma ce lieu des mondanités éditoriales par solidarité. Sa voix se fit entendre pour dénoncer la politique de Guillaume II de Prusse et demander sa tête ! Intellectuelle patriote, elle prit part à certaines réunions pacifistes chez Natalie Barney où sa parole de « tricoteuse » faisait mouche à toute volée. Autre militante notoire, Juliette Adam, romancière à succès qui s’impliqua à fond en présidant le mouvement « Croisade des Femmes françaises ». Clémenceau sut l’honorer lors de la signature du traité de paix, à Versailles, en 1919.


Colette reste bien sûr la plus célèbre de ces femmes de lettres, témoins actifs de ces années terribles. Elle a 41 ans quand éclate le conflit. Femme libre, elle est devenue l’épouse passionnée du journaliste Henry de Jouvenel, envoyé sur le front au début des hostilités. Elle le rejoindra parfois, près de Verdun, côtoiera d’intrépides infirmières dont elle parlera, devenant ainsi reporter de guerre, jusqu’en Italie. Pour témoigner de ces temps de malheur, la prosatrice fournit des articles éloquents pour plusieurs journaux (Le Matin, La Vie parisienne). Pas d’analyses politiques de sa part mais l’art de voir juste au cœur de l’instant saisi avec vivacité. Colette patriote ne donne pas dans le ton mélodramatique. Parler de guerre c’est pour elle, jeter un défi où se joue la dignité humaine. Son article « Mamans », paru dans La Baïonnette en avril 1916, met en lumière des mères aussi militantes que brûlantes d’amour pour leurs fils- soldats. Écouter la lecture d’extraits de ses romans, de ses papiers, de sa correspondance, c’est comprendre Colette au plus vif de sa plume, l’œil et l’oreille en éveil. Elle croque des silhouettes de femmes inédites, convoyeuses, capitaines de gendarmerie, officières. Elle évoque les opportunistes, ces débrouillardes sans tabous, baptisées d’un vocable spontané « les Inquiétées ». Colette perçoit aussi le décalage qui creuse l’incompréhension entre les couples séparés. La Fin de Chéri, paru en 1926, met en scène un héros revenu de l’enfer que son épouse ne saura pas sauver du suicide. Quant aux « métrottes » nouvelles usagères du métropolitain, Colette les saisit avec réalisme et finesse. Ni suffragette, ni féministe, ses antennes de sensitive ont su capter l’air de ce temps de guerre. Pour ses lecteurs, ce qu’écrit alors la fille chérie de Sido, prend force de constat, de dénonciation en toute lucidité, sans discours politiques démonstratifs.


Nicole Laval-Turpin
Au cœur du pire, en 1916, Colette peint un monde animal qu’elle affectionne. Dans La Paix chez les bêtes, elle fait ce vœu : « j’ai rassemblé des bêtes dans ce livre, comme dans  un enclos où je veux qu’il n’y ait plus de guerre ». Qu’il n’y ait plus de guerre… telle fut l’inlassable prière des femmes, quatre années durant. La romancière salue ainsi  le quotidien combatif des femmes de l’arrière que le XXe siècle allait propulser en avant. 

vendredi 1 avril 2016

Danse et musique dans le théâtre au début de l'Empire romain - L'exemple des pantomimes dans Phèdre de Sénèque

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Danse et musique dans le théâtre
au début de l'Empire romain.
L'exemple des pantomimes  dans Phèdre de Sénèque.


C'est le sujet que Florence DUPONT, professeur émérite de latin à l'Université Paris Diderot, a choisi de traiter le 24 mars 2016 à l'invitation de la section locale de l'Association Guillaume Budé. Connue pour son approche nouvelle des textes  et des documents de l'Antiquité gréco-romaine et leur interprétation qui combat tous les poncifs, sur le théâtre notamment, elle a choisi de nous parler d'un genre nouveau, la pantomime, apparu sous l'égide d'Auguste, au début de l'Empire. Contrairement à l'idée reçue d'une décadence du théâtre à cette époque, après les pièces de Plaute et de Térence, ce spectacle centré sur la musique et la danse a connu un énorme succès puisqu'il a perduré pendant six siècles.

La pantomime se joue dans les théâtres habituels dans le cadre de Jeux sur des sujets toujours mythologiques et à partir de livrets correspondant un peu à nos livrets d'opéra. C'est un spectacle musical chanté par un ou deux choeurs polyphoniques installés dans l'orchestra avec les musiciens jouant d'instruments à cordes et à vent, accompagnés de percussions et même parfois d'un orgue. Sur scène, un seul acteur (l'histrion) danse en mimant l'histoire avec un masque à bouche fermée différent du masque tragique à la bouche largement ouverte. Car le danseur ne parle pas. Il s'exprime seulement par le jeu du corps et le comportement sur scène. Il peut représenter plusieurs personnages en changeant de masque (ex. l'adultère d'Aphrodite avec Arès rapporté par Lucien).

La pantomime est un genre inventé à l'initiative d'Auguste et peut-être de Mécène par l'affranchi Pylade venant d'Alexandrie vers 22-23 avant J-Ch. C'est un genre à la fois grec et romain. Les sujets des premières représentations étaient tirés des tragédies grecques mais Ovide et Virgile ont aussi été utilisés et Saint Augustin raconte qu'il a pleuré à la mort de Didon. Selon le modèle grec, des concours de pantomimes ont été organisés à Rome. Mais le mime et la danse sont romains de même que les séquences codifiées et le déroulement durant les Jeux. Cela faisait partie du programme politique d'Auguste : dans d'immenses théâtres, la pantomime est intégrée dans les Jeux célébrant le culte impérial, rituel culturel réunissant les gens de tous niveaux, de tous statuts dans une démarche consensuelle. En effet, elle est accessible à tous puisqu'il n'y a pas de paroles. Ce genre aura un succès fou, représentant un nouveau système de traduction des tragédies grecques où le corps remplace la voix. 



Nous savons que le jeu de l'histrion s'effectue par séquences comme la musique, allant d'une pose fixe à une autre pose fixe par un trajet chorégraphique. Sculpture ou peinture vivante, il peut se métamorphoser en un autre personnage et son manteau représenter différentes situations dont l'érotisme est parfois une composante. C'est la première fois qu'on introduit les arts plastiques sur scène.

Comme les sportifs ou les vedettes d'aujourd'hui, les acteurs sont des «superstars» et gagnent beaucoup d'argent. (Pylade lui-même a pu donner des Jeux et Sénèque a été l'un des hommes les plus riches de son temps). Protégés, ils se permettent bien des incartades et des groupes de supporters se battent parfois, obligeant l'armée à intervenir. Le pouvoir n'ose ni interdire les représentations craignant les manifestations ni baisser les gains par peur des grèves ! D'autant plus que ces histrions sont utiles au moment des élections.


Malheureusement, les livrets n'ont pas été conservés ni les musiques notées. On sait que Stace en a composé. Mais tout est jouable puisqu'un  acteur peut danser sur la philosophie de Pythagore ! Pour terminer, la conférencière prend l'exemple du prologue de «Phèdre» de Sénèque où Hippolyte donne ses ordres pour la chasse dans les campagnes mythiques de l'Attique. Elle montre alors qu'il faut retrouver le contexte anthropologique du théâtre romain pour approcher les réalités historiques.

La discussion permet à la conférencière de préciser que tous les acteurs sont des affranchis et qu'en tant qu'acteurs ils sont infâmes et ne peuvent entreprendre de carrière politique (leurs enfants, oui). L'affranchi continue à donner de l'argent à son «patron». Enfin, il n'y pratiquement pas de pantomime comique.

La salle où est présente une trentaine d'élèves des lycées orléanais (ce qu'a beaucoup apprécié Florence Dupont) applaudit une prestation savante teintée d'humour.


lundi 14 mars 2016

Quelques femmes dans la vie de Giuseppe Verdi

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Le 4 février dernier, dans l'auditorium du musée des Beaux-Arts d'Orléans, notre amie Yveline Couf nous a présenté le sujet suivant :


Quelques femmes dans la vie de Giuseppe Verdi


Notre conférencière a choisi de mettre en lumière les femmes qui ont compté dans la vie de Giuseppe Verdi. Approche affective et sensible, très révélatrice de ce que fut et vécut le musicien italien né à Bussetto, dans l’auberge familiale de Roncole, en 1813, alors sous occupation française.


D’abord, elle évoqua sa mère Luigia Uttini de famille modeste mais instruite, dans une Italie de gens illettrés. Heureuse auprès de son époux Carlo Verdi, sa mère recevait les clients et offrit à Giuseppe une enfance choyée et ouverte, sensible à son goût pour la musique mais orientée vers la respectabilité. Ce qui pèsera sur Giuseppe au cours de sa vie vécue hors des sentiers battus.

C’est à Bussetto où Verdi commença ses études classiques et musicales qu’il devint l’ami d’un riche négociant Antonio Barezzi, amateur de musique, mécène du talentueux Giuseppe, avant d’être son beau-père. Car Verdi épousa, sa fille, Margharita Barezzi, devenue l’élève du professeur lui-même très épris. Leur vie commençait sous d’heureux auspices. Consciente de la valeur de son époux, sa compagne l’épaula dans son travail de maître de musique à Bussetto. Leurs maigres subsides la poussèrent à donner des leçons de musique. Elle le soutint dans sa détermination de faire carrière à Milan. En 1837 et 1838, la naissance de deux enfants vint combler les époux.
Bonheur de courte durée puisque Virginia et Icilio moururent l’un après l’autre dès leur plus tendre enfance. Margharita affronta courageusement cette perte terrible. À Milan, où vivait le couple, elle donnait des cours pour les faire vivre. Malgré sa douleur, elle ne cessa jamais de soutenir son époux ni de croire en lui. Quand elle mourut d’épuisement en 1840, Giuseppe, fou de douleur, se laissa dévaster par la perte de ceux qu’il avait tant aimés. Nombre de ses opéras porteront l’empreinte de cette tragédie familiale dont Rigoletto et Luisa Miller.

En mai 1841, après une période de dépression et de retrait, il commença la genèse de Nabucco. Désireux d’avoir l’avis des interprètes, il accepta de rencontrer Giuseppina Strepponi. Le rôle féminin plut à la cantatrice âgée de 26 ans. Grâce à son concours et à celui du rôle-titre joué par le ténor Ronconi, l’opéra rencontra un véritable triomphe qui rendit Verdi célèbre et fêté de mille façons. Pourtant la faiblesse vocale de la prima donna, heureusement compensée par son talent de comédienne, n’échappa à aucun amateur de bel canto. 
Soutien matériel de sa famille maternelle, célibataire et mère de deux ou trois enfants, la cantatrice s’épuisait à chanter pour faire vivre ceux qui dépendaient d’elle. Elle abandonna l’un de ses nouveau-nés dans le tour de l’Ospedale degli Innocenti puis le confia plus tard à un couple rémunéré. Elle ne revit jamais cet enfant pas plus que les autres. Ce destin malheureux et la perte de son talent vocal, la menèrent non seulement à la dépression mais pesèrent lourdement sur son destin. 
C’est en cet état désastreux que la chanteuse fait la rencontre de Verdi qui deviendra l’homme de sa vie après bien des tribulations. Femme dévoyée, hors du droit chemin - vue dans l’optique de l’époque - elle est aussi femme rédimée : comment ne pas penser au futur opéra de Verdi La Traviata tiré de l’œuvre de Alexandre Dumas fils, La Dame au camélia
La carrière de Verdi définitivement lancée, le maestro rencontrait les altesses et devint un compositeur à la mode. Pendant ce temps d’ascension pour Giuseppe, la carrière de La Strepponi agonisait. Elle aidait assidûment Verdi comme conseillère et secrétaire et courait le cachet sans succès. Enfin, elle prit la décision de s’établir à Paris et d’ouvrir une école de chant pour jeunes filles de la bonne société. 
La chanteuse bien accueillie par les Parisiens fut l’objet d’un article élogieux dans la gazette musicale. Très cultivée, intelligente et sociable, elle fréquenta le monde de la noblesse à qui elle fit connaître l’œuvre de Verdi. Elle devint bientôt une célébrité parisienne. Sa nouvelle situation financière lui permit de soutenir sa famille italienne dont son seul enfant reconnu, Camillino.

Parallèlement à Giuseppina et loin d’elle, Verdi voguait donc sur les ondes du succès. Aussi beau qu’élégant, Giuseppe fit de nombreuses conquêtes féminines dans le monde de l’aristocratie milanaise, sensible aux charmes des belles signora qui le choyaient. L’une d’elles joua un rôle important dans la vie du compositeur. Clara Maffei fit non seulement son apprentissage mondain, mais lui présenta les jeunes patriotes milanais dont elle était l’égérie, tous révoltés contre l’oppresseur autrichien. Leur abondante correspondance s’étend sur 40 années et révèle l’entente de Clara et Giuseppe, sur le plan politique et intellectuel. Elle sut lui faire accepter les artistes contestataires de la jeune génération qui accompagnait le Risorgimento. Parmi la bande des Scarpigliati ou Hirsutes, nouvelle vague du mouvement artistique italien, Verdi rencontra, grâce à Clara, le musicien Arrigo Boito qui fut son dernier librettiste.

Les relations épistolaires, quoiqu’espacées, n’avaient cessé entre Giuseppe et Giuseppina, exilée à Paris. Verdi la retrouva en 1847 avant de présenter à Londres l’un de ses opéras. Puis il revint près d’elle en qui il trouvait une compagne amoureuse, entièrement dévouée, doublée d’une zélée collaboratrice, car Giuseppina, francophone, put traduire son opéra I Lombardi et l’aider de mille manières. Ils vécurent ensemble à Passy, puis rentrèrent en Italie en 1849.
La situation florissante du compositeur lui avait permis d’acheter des terres et le somptueux palazzo Cavalli à Bussetto, non loin de la casa de son beau père Barezzi. Les parents Verdi vivaient aussi tout près dans la ferme de San Agata, restaurée grâce aux subsides de leur fils. Si Giuseppina avait su se concilier les faveurs de Barezzi, le beau-père de Giuseppe, ce ne fut pas le cas des parents de Verdi. L’arrivée de la nouvelle femme fut un choc terrible pour la mère de Verdi traumatisée à jamais. La « scandaleuse » Giuseppina vit toutes les portes se fermer devant elle et vécut des années en butte à l’hostilité des habitants. Quasi cloîtrée, elle subit de cruelles avanies. Son grand homme voyageait, elle, vestale du foyer, subissait son sort comme un châtiment, jusqu’à ce que Verdi ulcéré par l’attitude de ses géniteurs ne les chasse de San Agata. Le couple alors s’y installa et Giuseppina, sans doute enceinte, fut débarrassée des « crétins » soit les Bussetains malveillants. Verdi avait retrouvé sa liberté, les difficultés s’aplanirent et la maison devint un havre de paix et de création pour le couple. Cela malgré les nombreuses absences du compositeur et le caractère atrabilaire de Verdi dont se plaignait Giuseppina. Il finit par épouser sa concubine en 1859 par souci de respectabilité, car il envisageait la députation et se devait d’avoir une vie irréprochable. Le fils de Giuseppina, Camillino, venait d’avoir 20 ans ce qui libérait les Verdi de toute responsabilité légale. Il mourut dans l’indigence peu après. Quelle fut la réaction de la mère ? Nul ne le sait.

Curieusement, une petite Maria Filomena âgée de 6 ans entra dans leur vie. Petite-cousine de Verdi, le couple l’adopta tout en tâchant de la rendre heureuse en veillant à son éducation jusqu’à son mariage. Giuseppina put ainsi donner libre cours à son sentiment maternel constamment contrarié. Les époux vécurent les saisons hivernales à Gênes mais Le goût de la terre inné chez l’enfant de Bussetto le poussait sans cesse vers sa propriété de San Agata. Giuseppina l’incita pourtant à présenter un nouvel opéra au théâtre de Saint Pétersboug qui le réclamait. La forza del destino entraîna les époux sur les chemins de Russie avant qu’ils ne regagnent leurs pénates au domaine de Sant’ Agata. Le couple semblait mener une vie paisible de riches propriétaires terriens entourés d’amis.

En apparence ! car les tribulations de Giuseppina n’étaient pas terminées. Elle dut affronter la nouvelle liaison de son époux avec Teresa Stoltz, jeune cantatrice douée dont il fut très épris. Plutôt que d’ignorer cette passion, l’épouse diplomate parvint à se faire une amie de Térésa et ils voguèrent ainsi, pendant quelques années, sur les flots agités d’un ménage à trois, jusqu’au départ de la belle Teresa. Dure épreuve pour Giuseppina profondément désillusionnée, mais elle trouva finalement une forme de sérénité auprès de son maestro adoré. Quand elle mourut en 1897, Teresa revint partager les dernières années de Verdi toujours amoureux. Ils accueillaient sa fille adoptive Filomena qui veilla tendrement sur lui jusqu’à sa mort en 1901. Le musicien en fit sa légataire universelle. 

Giuseppina et Giuseppe Verdi sont ensevelis tous les deux à la Maison de Repos de Milan qu’ils avaient fait construire pour les artistes vieillissants. Teresa quitta le pays dans l’indifférence hostile des habitués de Sant’ Agata. Aujourd’hui, le nom de Teresa Stolz n’est jamais mentionné lors des visites organisées sur les terres de Verdi. Tout se passe comme si son image ternissait l’aura et la mémoire des deux épouses officielles de Verdi : Margharita et Giuseppina dont les portraits sont seuls dignes de figurer auprès de ceux du grand homme.

Tant de femmes réelles et imaginées ont donc joué un rôle dans la vie et l’œuvre du génial Verdi. Au nombre de 59, les héroïnes inoubliables de ses opéras portent en elles une part du destin des femmes qu’il a connues et aimées. « Grazie maestro », chantent-elles pour toujours !
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lundi 22 février 2016

Edition aux "Belles Lettres" de deux traités d'Adélard de Bath

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Nous signalons que notre collègue Emila Ndiaye a participé, avec Max Lejbowicz (†) et Christiane Dussourt, à la traduction et au commentaire du texte établi par Charles Burnett de deux traités d’Adélard de Bath. Cet ouvrage vient de paraître aux “Belles Lettres”, collection ALMA (Auteurs Latins du Moyen-Age) : Adelardus Bathoniensis, De eodem et diverso et Questiones naturales, Les Belles Lettres, 2015,  55 €.

Adelardus  est né dans le Sommerset vers 1080. Il a parachevé ses études à Tours, puis il est parti en Sicile et, après avoir enseigné quelque temps à Bath, il s'est rendu dans la principauté d’Antioche.
Il est l’auteur de la plus ancienne traduction en latin de la version arabe des Eléments d’Euclide (Geometrica), qui lança de nombreux chercheurs occidentaux dans les spéculations géométriques.

Dans le De eodem et diverso, L'Un et le divers (c. 1110), Adélard présente une vision qu'il a eue un soir à Tours : en réponse à Philocosmie qui lui vante les plaisirs mondains (richesse, puissance, dignité, renommée, volupté), Philosophie fait l'éloge de l'étude et de ses suivantes, personnifications des sept arts libéraux (Grammaire, Rhétorique, Dialectique, Artithmétique, Musique, Géométrie et Astronomie).

Les Questiones naturales (c. 1120) sont un dialogue dans lequel son neveu pose une série de 76 questions portant sur la botanique, la zoologie, l'homme, la terre et les phénomènes météorologiques et astronomiques. Adélard y répond "avec la raison pour guide", telle qu'il l'a trouvée auprès des “magistri Arabici”, au lieu de suivre "le licou de l'autorité" des “studia Gallica”. 

À ces deux dialogues d’Adélard l'éditeur a joint une classification des sciences du XIIe siècle, anonyme, qui commence par Ut testatur Ergaphalau… Ce texte permet d’inscrire les intérêts intellectuels d’Adélard dans le mouvement des idées de son temps.
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jeudi 18 février 2016

Trogue-Pompée, un historien gaulois

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Le jeudi 14 janvier 2016, a été invité Bernard MINEO, professeur de langue et littérature latines à l’Université de Nantes, qui a présenté un auteur peu connu du public, même éclairé : TROGUE-POMPÉE : un historien gaulois.

Jean Nivet, en présentant le conférencier, a rappelé ses travaux sur Tite-Live (dont Tite-Live et l’histoire de Rome (Paris, Klincksieck, 2006) et, plus récemment, en collaboration avec T. Piel, Et Rome devint une République) ainsi que l’édition en cours de l’Abrégé des Histoires philippiques de Trogue-Pompée par Justin dont l’œuvre originale, une histoire universelle rédigée en 44 livres, fort célèbre dans l’Antiquité, avait été perdue dès l’époque de Constantin.     

D’emblée, B. Mineo nous met en garde contre le témoignage de ce Marcus Junianus Justinus qui a rédigé cet abrégé vers la fin du IIIe siècle de notre ère, en donnant une image altérée de son modèle : il a, en particulier, insisté sur les scandales de l’époque d’Auguste, en passant sous silence les implications politiques et surtout en lui prêtant des sentiments de haine à l’égard de Rome, allégation fausse et, de plus, invraisemblable. Trogue-Pompée – sur lequel, il est vrai, les témoignages sont rares et souvent contradictoires – est issu du territoire des Voconces (ce qui correspond à la Drôme actuelle) promu civitas à la fin du Ier siècle av. J.-C., dont le chef-lieu était Vasio – auj. Vaison-la-Romaine. Il a vécu à l’époque d’Auguste et des premières années de Tibère. Étant le fils d’un secrétaire de César et le petit-fils d’un Gaulois fait citoyen romain par Pompée, il ne pouvait être hostile à Rome. Il était, d’autre part, nourri de culture grecque ; il avait eu l’ambition d’écrire l’histoire de la monarchie macédonienne à partir de Philippe II, ainsi que de toutes les nations ayant eu rapport avec la Macédoine, (d’où les nombreuses digressions) en prenant comme modèle les Philippiques, ouvrage de Théopompe, élève d’Isocrate.

Dans la Rome impériale, cette histoire a dû éveiller certaines résonances, l’appellation de philippique évoquant une diatribe contre la tyrannie et l’on pense aussitôt aux discours virulents de Cicéron contre Marc-Antoine. On peut noter aussi une similitude de points de vue entre Trogue-Pompée et Tite-Live: tous deux représentent une Italie morale face à un Orient corrupteur et annoncent le déclin d’une Rome ayant hérité des richesses de l’Asie, mais aussi de ses vices. Il faut également rappeler l’importance de la bataille de Philippes (- 42) en Macédoine orientale : cet événement emblématique marque non seulement la déroute des Républicains, mais surtout le début de l’écroulement du monde hellénistique qui va s’achever dix ans plus tard à la victoire navale d’Actium ( en 31 av. JC ) sur les flottes de  Marc-Antoine et de Cléopâtre.

Le thème récurrent de la décadence de Rome est lié à celui de l’hégémonie croissante du royaume des Parthes ; Trogue-Pompée attribue le cours des événements à la Fortune (ou la Tyché grecque) et construit son histoire à partir de deux épisodes situés symétriquement en vis-à-vis : à l’est, en Asie Mineure, avec la victoire sur Pacorus I°, roi associé des Parthes, et à l’ouest, en Espagne, avec l’occupation du pays des Cantabres par Agrippa. Il met en lumière le partage du monde méditerranéen entre deux empires rivaux, ayant conscience qu’une nouvelle ère commence, et que Rome, sous l’impulsion d’Auguste, va retrouver sa « virtus », ses succès, sa protection divine, voire son destin exceptionnel. Notre Gaulois né au pays des Voconces  est bien un incorrigible optimiste! 

L’assistance a spontanément applaudi M. Bernard Mineo, le félicitant d’avoir fait revivre une figure originale d’historien, un des premiers exemples de ce qu’on appellerait aujourd’hui le métissage culturel.
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mercredi 27 janvier 2016

Palmyre, vie et mort d'une cité antique

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Émue par les destructions effectuées par Daesh sur le site de Palmyre, l'Association Guillaume Budé a programmé le 7 janvier 2016 une conférence supplémentaire et a fait appel à Annie et Maurice Sartre, professeurs émérites des Universités, venus en voisins de Tours. Devant un nombreux public, ils ont présenté en duo à l'aide de diapos « La vie et la mort de la cité antique ». Auparavant, en rappel du voyage que le Président Malissard avait organisé et conduit en Syrie en 1994 pour 40 adhérents, un diaporama-souvenir est projeté sur les monuments majeurs du pays et les images de paix qu'il renvoyait.




Maurice Sartre installe d'abord Palmyre dans sa géographie, celle d'une oasis liée à une source et au confluent de deux ouadi. La situation, à mi-chemin de la Méditerranée et de la Mésopotamie, a fait sa fortune commerciale. Il l'installe aussi dans l'histoire longue puisque la ville est attestée au 24e siècle avant J-C, bientôt connue sous le nom de Tadmor. Après un millénaire de silence, la cité réapparaît riche et indépendante avec un développement urbanistique important. Les fouilles allemandes au sud de la ville romaine ont mis au jour la ville héllenistique du temps des Séleucides. Elle devient ville romaine au début du Ier siècle, sans doute avant 19. Quant aux Palmyréniens, ce sont de grands éleveurs de dromadaires nécessaires aux caravanes pour atteindre la Mésopotamie et les rives du Golfe Persique. Ils jouent un rôle majeur dans l'organisation et la maîtrise du commerce.

Annie Sartre nous convie ensuite à une visite savante de la ville romaine construite par les Palmyréniens du 1er jusqu'au milieu du 3e siècle en mettant en exergue l'utilisation et les contraintes du site.



Dans une dernière partie, les conférenciers mettent l'accent sur la profonde originalité de Palmyre qui n'est pas une cité romaine comme tant d'autres. Ainsi le panthéon palmyrénien comprend une soixantaine de divinités, reflet du cosmopolitisme de la cité. Les unes viennent de Mésopotamie comme Bol devenu Bêl et Bêlshamin D'autres viennent du monde arabe comme Allath confondue avec Athena ou de la Grèce (Heraklès). Elles sont revêtues des habits militaires des Romains, signe de la force qui protège. Les tours funéraires pour les familles illustres s'apparentent à des temples et les hypogées peintes, pour les classes moyennes, à des maisons. De même si l'extérieur des temples est conforme au modèle romain, l'intérieur s'en écarte pour des rites particuliers. Les femmes, aux riches costumes, couvertes de bijoux, se voilent la tête tandis que les hommes sont en toge dans la vie publique et dans la tenue du désert dans le privé. 



Après l'aventure de Zénobie, Palmyre continue sans incendie ni destructions violentes. C'est toujours un point d'appui stratégique pour Rome, utilisé comme camp militaire par Dioclétien. Plusieurs églises y existent avant la prise de la cité en 634 par les Arabes. La population se réduit peu à peu jusqu'à la redécouverte par les voyageurs au XVIIe.



Annie et Maurice Sartre terminent leur conférence en évoquant les destructions, les pillages, les fouilles sauvages, les ventes clandestines et l'assassinat du directeur du site, devant une dernière photo montrant la dévastation d'un des joyaux de l'Humanité.

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