mercredi 27 janvier 2016

Palmyre, vie et mort d'une cité antique

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Émue par les destructions effectuées par Daesh sur le site de Palmyre, l'Association Guillaume Budé a programmé le 7 janvier 2016 une conférence supplémentaire et a fait appel à Annie et Maurice Sartre, professeurs émérites des Universités, venus en voisins de Tours. Devant un nombreux public, ils ont présenté en duo à l'aide de diapos « La vie et la mort de la cité antique ». Auparavant, en rappel du voyage que le Président Malissard avait organisé et conduit en Syrie en 1994 pour 40 adhérents, un diaporama-souvenir est projeté sur les monuments majeurs du pays et les images de paix qu'il renvoyait.




Maurice Sartre installe d'abord Palmyre dans sa géographie, celle d'une oasis liée à une source et au confluent de deux ouadi. La situation, à mi-chemin de la Méditerranée et de la Mésopotamie, a fait sa fortune commerciale. Il l'installe aussi dans l'histoire longue puisque la ville est attestée au 24e siècle avant J-C, bientôt connue sous le nom de Tadmor. Après un millénaire de silence, la cité réapparaît riche et indépendante avec un développement urbanistique important. Les fouilles allemandes au sud de la ville romaine ont mis au jour la ville héllenistique du temps des Séleucides. Elle devient ville romaine au début du Ier siècle, sans doute avant 19. Quant aux Palmyréniens, ce sont de grands éleveurs de dromadaires nécessaires aux caravanes pour atteindre la Mésopotamie et les rives du Golfe Persique. Ils jouent un rôle majeur dans l'organisation et la maîtrise du commerce.

Annie Sartre nous convie ensuite à une visite savante de la ville romaine construite par les Palmyréniens du 1er jusqu'au milieu du 3e siècle en mettant en exergue l'utilisation et les contraintes du site.



Dans une dernière partie, les conférenciers mettent l'accent sur la profonde originalité de Palmyre qui n'est pas une cité romaine comme tant d'autres. Ainsi le panthéon palmyrénien comprend une soixantaine de divinités, reflet du cosmopolitisme de la cité. Les unes viennent de Mésopotamie comme Bol devenu Bêl et Bêlshamin D'autres viennent du monde arabe comme Allath confondue avec Athena ou de la Grèce (Heraklès). Elles sont revêtues des habits militaires des Romains, signe de la force qui protège. Les tours funéraires pour les familles illustres s'apparentent à des temples et les hypogées peintes, pour les classes moyennes, à des maisons. De même si l'extérieur des temples est conforme au modèle romain, l'intérieur s'en écarte pour des rites particuliers. Les femmes, aux riches costumes, couvertes de bijoux, se voilent la tête tandis que les hommes sont en toge dans la vie publique et dans la tenue du désert dans le privé. 



Après l'aventure de Zénobie, Palmyre continue sans incendie ni destructions violentes. C'est toujours un point d'appui stratégique pour Rome, utilisé comme camp militaire par Dioclétien. Plusieurs églises y existent avant la prise de la cité en 634 par les Arabes. La population se réduit peu à peu jusqu'à la redécouverte par les voyageurs au XVIIe.



Annie et Maurice Sartre terminent leur conférence en évoquant les destructions, les pillages, les fouilles sauvages, les ventes clandestines et l'assassinat du directeur du site, devant une dernière photo montrant la dévastation d'un des joyaux de l'Humanité.

Cliquer sur les photos pour les agrandir.

mercredi 20 janvier 2016

"Guillaume-Budé-Orléans" se souvient de Michel Tournier

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Michel Tournier est mort le 18 janvier 2016. Nous l’avions reçu le mercredi 16 mars 1994 et un public nombreux était venu l’écouter et dialoguer avec lui.

Ce jour-là, il avait commencé par nous expliquer comment, dans la solitude de son presbytère de Choisel, tel un artisan dans son atelier, il façonnait ses textes avec lenteur et patience. Puis il avait surtout parlé des contes, affirmant que le conte était pour lui un genre littéraire majeur. Il alla même jusqu'à provoquer son public en affirmant avec force qu'il tenait Le Chat botté ou Peau d'âne pour  d'immense chefs-d'œuvre, à l'égal des œuvres de Racine ou de Shakespeare !

Pour vous convaincre, il avait rappelé que l'origine du conte se perdait dans la nuit des temps et que le genre était toujours vivant : paraboles des Évangiles, histoires des Mille et une Nuits, contes de fées du XVIIe siècle, contes de l'hassidisme polonais du XVIIIe, contes fantastiques du XIXe, œuvres de science-fiction modernes comme Le Cerveau du nabab de Curt Siodmak… Puis il nous avait dit pourquoi il mettait  le conte au-dessus de la fable et de la nouvelle : alors que la fable introduit une morale totalement transparente, alors que la nouvelle reste opaque pour son lecteur parce qu'elle n'introduit en fait aucune idée, le conte, lui, est seulement translucide, dans la mesure où celui qui l'écoute sent bien que son épaisseur glauque dissimule un sens qu'il doit établir lui-même.

Et Michel Tournier de montrer, à partir de l'exemple de Barbe-Bleue, que ces histoires absurdes, irrationnelles, font appel à des réminiscences enfouies dans l'inconscient collectif, que les grands mythes s'y retrouvent en quelque sorte miniaturisés. "Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?" – le plus beau cri de toute la littérature –  a la même force que le sanglot d'Emma Bovary dans sa maison de Tostes, que l'attente de Dieu dans Godot, que le cri de Jésus sur la Croix…

Pour terminer, Michel Tournier nous avait proposé l'exemple de deux de ses propres contes : La légende de la peinture et Amandine ou les deux jardins. Il avait montré que, dans les deux cas, le récit possède des richesses sous-jacentes et a donc pour vertu de solliciter de multiples interprétations. Le premier conte – l'histoire d'un peintre chinois en rivalité avec un peintre grec –  suggère qu'une œuvre dans laquelle celui qui la contemple peut se voir est supérieure à la même oeuvre d'où l'homme est absent; mais on peut lui trouver bien d'autres sens… Dans le second conte – l'histoire d'une petite fille qui découvre, derrière le mur de son jardin bien propre et bien peigné, un autre jardin négligé et en friches – les lecteurs ont pu percevoir une foule de significations diverses : crise de la puberté, libération de la femme, passage du socialisme au capitalisme, passage de la physique à la métaphysique, etc. 

Et Michel Tournier d'affirmer que la supériorité du conte sur les autres genres littéraires s'explique par le fait que, dans les contes,  "la parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l'escoute" (la formule est de Montaigne, III,13). Car, d'une manière générale, la valeur d'une œuvre consiste à rendre créateur celui qui la reçoit.

Michel Tournier n'est plus, mais nous nous souvenons encore de la belle leçon qu'il nous avait donnée ce jour-là, il y a plus de vingt ans…
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samedi 16 janvier 2016

Familles composées, décomposées, recomposées

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Ce jeudi 10 décembre 2015, pour la première fois de sa longue histoire (61e année d’existence), notre association accueille un sociologue, Christian de Montlibert, professeur émérite à l’Université de Strasbourg II, venu nous parler du sujet suivant :

FAMILLES COMPOSÉES, DÉCOMPOSÉES, RECOMPOSÉES

D’emblée notre conférencier souligne les liens entre l’Antiquité et la sociologie en rappelant que l’historien Fustel de Coulanges — auteur de La Cité antique — fut le professeur d’Émile Durkheim, le fondateur de la sociologie. Puis, il constate que « traiter de la famille est difficile » car « la famille ça parle, même quand elle se tait, on lui parle et on en parle », tout le monde a un avis sur la question. Tout ce qui touche à la famille résonne fortement dans la vie des Français. « Comment rendre compte de cette institution qu’est la famille ? »

La famille, loin d’être naturelle, est tout aussi arbitraire que n’importe quel autre fait social. L’ethnologie a depuis longtemps montré que la famille n’est en rien universelle. Notre conférencier s’appuie sur deux exemples, l’un choisi dans l’archipel des Marquises (société polyandrique) et l’autre, chez les Wolofs du Sénégal (société de castes et d’ordres) qui, comme beaucoup d’autres, montrent les variations considérables dans l’organisation de la famille ou de la parenté. Pour Levy-Strauss : « rien ne serait plus faux que de réduire la famille à son fondement naturel (…) une famille ne saurait exister s’il n’y avait d’abord une société ». Pour les sociologues « un fait social ne saurait s’expliquer que par le social ». Que la famille ne soit pas naturelle n’empêche pas qu’elle est une réalité. 

L’origine de la formation de la famille pour l’Europe occidentale se trouve dans l’Église chrétienne et l’État. 
Grégoire Ier le Grand, père de l’Église, rédige, en 596, un texte sur l’organisation de la famille, sur la sexualité conjugale, extra-conjugale et sur la parentalité. Il sera la base de toutes les organisations ultérieures de l’Église catholique. Il conduit à une domination masculine et une division masculin/féminine avec une répartition : le monde extérieur aux hommes et le monde intérieur aux femmes. Des sacrements assurent l’autorité sur la famille : baptême, première communion, mariage, extrême onction. Le goût de s'immiscer dans l’intimité des familles perdure toujours au début du XXIe siècle. Cette structure a permis à l’église de bénéficier des héritages en contrariant la possibilité de garder les biens dans la parenté (interdiction du mariage entre proches, obstacles à l’adoption, interdiction de la polygynie, indissolubilité du mariage qui est un sacrement, etc.). L’église devient au Moyen-Âge le plus grand propriétaire foncier d’Europe. Aujourd’hui, les statistiques montrent bien que la conception traditionnelle, familialiste, conservatrice de la famille se situe du côté de la pratique religieuse la plus intense.

L’État a aussi façonné la famille, à titre juridique, symbolique et politique. 
L’arrêté de Villers-Cotterêts (août 1539) oblige les curés à noter les naissances et les noms des parents en langue française, l’arrêt de Blois (1579) le complète en ajoutant les mariages et les décès. L’état civil (actuel) est créé en 1792. Ces textes permettent de créer un nom de famille, l’identité de la famille est instituée, d’où la succession et ses droits. Le Code civil de 1804 transforme la famille en objet d’état (droit exclusif de la puissance publique sur le mariage) toujours en cours aujourd’hui. Le mariage n’est plus un sacrement, mais un contrat civil révocable, le divorce est rendu possible par la loi de 1792, supprimée en 1816, rétablie en 1884 ; enfin en 1975, passage du divorce pour faute, au divorce par consentement mutuel. Avec les difficultés démographiques de la guerre de 14, l’adoption est enfin institutionnalisée en 1923.  Depuis 1975, l’action de l’état change : divorce simplifié, union libre institutionnalisée en Pacs (1999), les enfants illégitimes peuvent hériter, les droits des femmes sont largement élargis, le mariage homosexuel est reconnu (et soumis à l’état). Tous ces changements correspondent à une transformation des manières de vivre…

Étudions trois groupes sociaux : les Grands, qui ont longtemps résisté aux propositions de l’église, fonctionnaient en clans (cf. Katia BÉGUIN, Les princes de Condé, Éd. Champ Vallon, 1999). La bourgeoisie change les mœurs : peu à peu, la polygynie régresse et la tendresse se développe. L’héritage est la question centrale. C’est ce modèle de famille qui se voit institutionnalisée par le Code civil napoléonien. La bourgeoisie va se regrouper dans des quartiers réservés pour s’isoler des classes laborieuses, dont les mœurs sont très éloignées des siennes. Ces classes sont dangereuses politiquement (révolutions), physiquement (le choléra entraîne l’hygiénisme et les grands travaux de Haussmann) et moralement, d’où le développement du contrôle social (mariage, famille, soucis de l’épargne) qui aboutira au développement de l’État social à la fin du XIXe siècle. Le mariage, rare à ce moment-là, se développe pour atteindre la quasi-totalité des femmes en 1950. Moment où l’âge du mariage s’abaisse à 22 ans : c’est âge d’or du mariage. Dès les années 65, la fécondité baisse, le recul du nombre de mariages aussi, parallèlement à l’augmentation des divorces, de la fécondité hors mariage et des familles monoparentales. Le pacs, très minoritaire, ne change pas la tendance générale. Aujourd’hui : 75% des enfants vivent en familles traditionnelles, 9% en familles recomposées et 14,5% en familles monoparentales.



Comment expliquer ces changements ? 
Par la réduction massive des populations rurales et paysannes. Celles-ci ne divorcent pas puisqu’elles reposent sur la participation de l’épouse au travail et que le patrimoine est partagé. Lorsque le monde rural rétrécit, la famille traditionnelle disparaît. Ces transformations structurelles s’accompagnent d’un déclin des pratiques religieuses d’où une diminution de l’adhésion aux valeurs familialistes. 
L’accroissement de la durée de scolarisation des filles des milieux sociaux dominants va leur permettre d’entrer dans le monde du travail. Les luttes féministes s’intensifient. Des mesures favorables aux femmes sont institutionnalisées par l’État. Ces changements modifieront la reproduction féminine qui devient plus tardive ; l’ordre familial est aussi bouleversé par l’extension du travail féminin.
Les services publics ont sécurisé la vie des familles populaires. Mais quand l’État social régresse, comme c’est le cas depuis une trentaine d’années, les bases de la famille populaire sont minées.

Si les investissements, sur et dans la famille, sont si intenses, c’est qu’elle est le lieu où se jouent les deux opérations les plus importantes de toute société : la reproduction des divisions sociales et la division sexuelle du travail. La famille s’organise par rapport à ses capitaux économique, culturel et symbolique. Le capital culturel est devenu le déterminant des trajectoires professionnelles et sociales. Le capital symbolique (mélange d’honneur, de prestige, de respect…) est de l’ordre de la dignité à maintenir. Les familles vont établir des stratégies, dont la stratégie matrimoniale fait partie. Cette reproduction sociale semble exiger l’homogamie sociale, les familles s’y soumettent, en particulier grâce aux trajectoires scolaires. 

En somme, la participation des familles à la reproduction sociale contribue à la répartition inégale des espèces de capital. Pour que cette reproduction fonctionne, il faut que les héritiers acceptent l’héritage. C’est là qu’intervient la notion d’habitus, chère à Pierre Bourdieu. Pour l’imager, notre conférencier donne l’exemple de Joseph Aletti (le père des palaces français, né de parents domestiques de haut rang). 

Cette reproduction sociale ne fonctionne que dans le cadre de la division sexuelle du travail. La famille est le lieu où se développent la masculinisation des petits garçons et la féminisation des petites filles, ce qui contribue à la domination masculine. Les femmes sont soumises à des conditions de travail plus contraignantes que les hommes, souvent les emplois les moins qualifiés. Les femmes des classes supérieures occupent rarement des fonctions de direction, sauf dans la culture, la mode et la communication. Ces habitus sexués sont sans cesse réactivés. Malgré toutes les mesures tendant à l’égalité, les clivages perdurent.


Dans ces conditions, on comprend l’importance donnée à la famille puisqu’elle contribue, même sans le vouloir, à la reproduction de la division en classes sociales et à la reproduction de la domination masculine.

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