jeudi 9 mars 2017

Les métamorphoses d'Ovide ou la fabrique des images

Isabel Dejardin, professeure de classes préparatoires présentée par Nicole Laval-Turpin, fit revivre ce soir-là Ovide, l’auteur latin du célèbre ouvrage les Métamorphoses. Notre conférencière explora au cours d’un savant exposé la « Fabrique des images » que représente cette œuvre, considérée comme une bible, celle du génie du paganisme, source vivante de la culture européenne. Cette conférence eut lieu la veille de la représentation théâtrale d’une œuvre de Shakespeare, Le songe d’une nuit d’été, inspirée de l’œuvre ovidienne.

Sachons que cet auteur latin naquit en 43 av. J.-C. à Sulmona et qu’il vécut à Rome comme magistrat sous le règne d’Auguste. Épris des textes antiques, Ovide, poète remarqué, écrivit une œuvre importante couronnée de succès avant de déplaire à l’empereur qui l’exila aux confins de l’Empire romain sur les bords de la mer noire où il mourut inconsolé en l’an 17 apr. J.-C. Les Tristes et Les Pontiques portent le témoignage de sa survie hors du pays natal. 

Ovide, tel un sphinx littéraire, fascine. Certains Romains parmi ses contemporains critiquaient sa licence poétique mais d’autres tel Sénèque notait son ravissement à la lecture des Métamorphoses. Le philosophe y voyait une représentation de sympathie universelle dans l’intrication du règne humain se mêlant intimement au végétal et à l’animal. La mise en lumière de ce texte emblématique fut enrichie de représentations imagées qui jalonnèrent l’exposé. Ovide nous apparut tel un magicien des lettres qui a su transformer le monde connu en « terra incognita » fascinante. C’est ainsi qu’il plaît toujours au lecteur en quête d’étrangeté, celle d’un univers poétique peuplé de figures mythiques. Chaque époque voulut interpréter cet auteur imaginatif qui donne matière à penser, rêver, philosopher.
Ovide, auteur curieux des mythologies venues d’Orient et de Grèce s’en inspira pour écrire l’ouvrage des Métamorphoses créant un univers fantasmé qu’il décline en poèmes épiques ou didactiques inspirés de textes anciens de la plus haute antiquité portant sur l’origine du monde. Cet opus contient 15 livres répartis en quatre moments dont le dernier raconte l’histoire romaine doublant ainsi le parcours de Tite-Live, son contemporain. 

Ses Métamorphoses font preuve d’une grande profondeur de pensée. À noter d’abord l’insolence de l’auteur face au pouvoir établi avant d’aborder l’étude de cette œuvre ancrée dans notre univers mental. Elle se prête à de multiples lectures que chaque époque récupère à sa façon car elle nous offre plusieurs degrés de signification.  

L’un d’entre eux nous mène à l’interrogation métaphysique car ce texte concerne l’essence de l’être humain. Par exemple, Ovide raconte histoire d’Hermaphrodite, l’androgyne masculin-féminin qui fut bisexué avant d’être coupé en deux. Ce faisant, il poursuit la réflexion de Platon et fait écho aux interrogations de notre modernité. On y décèle aussi un degré anagogique : certains poèmes visent à l’élévation de l’âme car ils contiennent des vérités secrètes. Le châtiment vient du « divin », d’une transgression à l’ordre transcendantal : ainsi Actéon est changé en cerf par la déesse Diane qui le punit d’avoir osé la contempler nue dans son bain. Un troisième degré d’allégorie apparaît clairement car toutes les passions humaines y sont représentées sous formes d’images, de métaphores, de comparaisons ouvrant sur un univers coloré, fourmillant d’êtres vivants sous plusieurs apparences. Interrogation esthétique : le Beau peut-il être monstrueux ? car l’homme et la bête forment une même entité.  

Les humains sont des mutants ornés d’attributs animaux et végétaux ou d’un mixte des deux. Par exemple, les amants Pyrame et Thisbé sont séparés par un mur qui marque l’opposition qui leur est faite de se rencontrer. Mais  ils   ont pris  l’habitude de se retrouver sous l’ombrage d’un mûrier blanc. Ils mourront tragiquement à cause de cet amour que l’auteur des mythes désavoue de la manière suivante : une lionne blessée tache de rouge sang le voile que Thisbé laisse tomber en fuyant le fauve terrorisant. Pyrame trouve le voile, croit morte sa bien-aimée et se suicide. Thisbé à la vue du cadavre de son amant se tue de désespoir, après avoir prié la divinité de teinter de rouge, le mûrier blanc témoin de leur union. Sensible à la prière de Thisbé, celle-ci permettra la fusion de leur couple en un mûrier aux fruits rouges couleur sang, symbole de l’amour qui perdure. L’humain ne s’élève pas au-dessus du végétal, il est hors de toute transcendance.

Au Moyen-Âge le livre des Métamorphoses ressurgit. Autour du XIIe siècle l’Europe découvrait Averroes ainsi que la littérature courtoise chez Froissart admirateur d’Ovide. L’époque médiévale symbolisait le monde qu’Ovide transforme, sous forme d’un œuf partagé en deux = ovum dividens . Des manuscrits du XVe siècle montrent l’intérêt pour cette œuvre grâce aux illustrations de certains poèmes ovidiens dont le suicide de Pyrame. Les entrelacs du tympan de la Chartreuse de Champmol représentent les mêmes personnages dans la finitude de leur amour terrestre.   

Quant à la Renaissance européenne, elle montre une grande sensibilité aux monde des Métamorphoses car celles-ci dévoilent les fluctuations de l’être humain et forcent au questionnement : Où est la place de l’homme dans le monde ? La peinture et la sculpture de cette époque fourmillent d’êtres hybrides tels les anges, les putti, figures de la volupté et des mutations constantes de nos destinées dont se nourrira l’âge baroque. Ce courant artistique s’empare de ce qui bouge. La métamorphose a opéré créant une mélancolie fondamentale : personne ne retrouve jamais sa forme initiale. Tout être est multiple et change d’état. Exemple notoire : Niobé, reine orgueilleuse des sept enfants qu’elle avait eus d’Amphion se moqua de la déesse Leto qui n’avait mis au monde que des jumeaux. La divinité se vengea alors en se servant de ses rejetons qui assassinèrent ceux de Niobé. Zeus changea cette mère horrifiée en un rocher qu’il plaça sur le mont Sisyphe d’où coulent ses larmes profuses comme celles d’une source. Pas de transcendance mais une mutation d’état. Le vivant se pétrifie. 



La Renaissance italienne, à travers ses savants humanistes, créa le courant d’un néo-platonisme qui recherchait la voix des Anciens. Les ouvrages de Marsile Ficin traitent ainsi de la métempsychose, soit le passage d’un corps à l’autre. En Angleterre, Shakespeare, au travers de son théâtre montre sa connaissance intime du poète latin. Le drame de Romeo et Juliette s’inspire de la légende de Pyrame et Thisbé. Puis Ovide s’efface au fil des ans bien que, au XIX siècle, le philologue Ernest Renan, parle d’Ovide comme magister amoris ou maître des amours.

La deuxième moitié du XXe siècle verra l’œuvre d’Ovide sortir de l’oubli. Le divin n’existant plus, les nouveaux exégètes de son œuvre partent du principe que « Ovide raisonne l’impossible ». Ils s’intéressent aux œuvres antiques comme celle de Pythagore, à travers l’influence qu’il exerça sur Ovide. Le savant grec croyait à la transmigration des âmes soit au transformisme que le poète latin célèbre dans les Métamorphoses. Maurice Blanchot écrit « La Bête de Lascaux » démontrant que l’image donne voix à l’absence. Quant à Roberto Calasso, écrivain italien, il fait revivre aujourd’hui les légendes d’Ovide qui nourrissent les mises en scène des spectacles tirés des Métamorphoses.  

À travers l’analyse approfondie que notre conférencière a faite du monde ovidien, nous avons saisi que le poète latin réfutait la puissance du discours et toute rhétorique. Il a confié ses croyances à ses personnages polymorphes. Les humains dotés d’attributs animaux sont ses avatars qu’il fait vivre pour mieux nous donner sa propre vision du monde.

Je gage que beaucoup d’entre nous vont se plonger dans son univers pour revêtir les formes mouvantes que saura créer notre imagination vagabonde. 



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